Un avant poste du progrès

mardi 20 novembre 2012
par pruvot
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"Un avant poste du progrès" Joseph Conrad

« C’est tout d’abord une peinture terrible de l’entreprise coloniale et de son échec. L’histoire se déroule au bord d’un affluent du Congo, en territoire administré par la Belgique, dans un comptoir reculé ; décor inspiré par Conrad par ses voyages dans la région.
Les deux individus qu’on y envoie s’avèrent faibles, craintifs, aveuglés par leur condescendance ; ce sont les rebuts de la civilisation européenne.
En face, pourtant, les hommes de l’Afrique ne sont nullement caractérisés par une innocence heureuse.
Le bon sauvage n’existe pas ici. Dans cette nature périlleuse et indomptée, les Noirs ont, bien plus que les Blancs, la force et l’initiative : pour la plupart, ils pratiquent sans scrupule la guerre et l’esclavage.
Ce n’est donc pas une histoire manichéenne : elle ne défend personne, elle présente une humanité en grand désarroi, bouleversée par le contact des espèces et des civilisations, incapable de répondre aux difficultés qui s’opposent à elle dès qu’elle est transplantée loin de ses bases familières. »(evene.fr)


Un Avant-poste de la Civilisation DRAME SUR LES RIVES DU CONGO Par JOSEPH CONRAD, adapté de l’anglais par MARGUERITE PORADOWSKA


“Il y avait deux blancs pour gérer la factorerie : Kayerts, le chef, était gros et court.
Carlier, son aide, était long et maigre avec une paire de jambes hautes et grêles comme des échasses.
Le troisième employé de la station était un noir, natif de Sierra-Leone, et qui avait de l’instruction.
Il affirmait s’appeler James Price ; mais, pour une raison qui reste obscure, les indigènes du bas fleuve l’avaient surnommé Makola, et ce nom lui resta pendant toutes ses pérégrinations dans le pays.
Il parlait assez bien l’anglais et le français mais en grasseyant, connaissait la tenue des livres, avait une fort belle écriture et gardait, au plus profond de son cœur, une foi inébranlable dans le pouvoir des Mauvais Esprits.
Sa femme, une négresse de Loanda, était une personne robuste, bruyante, aux gestes exubérants.
Trois enfants, tout à fait nus et dont la peau noire luisait au soleil, s’ébattaient à la porte de leur longue cabane de roseaux qui ressemblait assez à un hangar.
Makola, d’une nature taciturne et impénétrable, méprisait ses deux compagnons blancs.
Il avait à sa charge le petit magasin de la factorerie, sorte de hutte recouverte d’une toiture d’herbes sèches, et prétendait tenir un compte scrupuleusement exact des verroteries, pièces de calicot, foulards de coton rouge, des rouleaux de fil de laiton et autres marchandises à échange qui y étaient renfermées.

Non loin de ce magasin et de la cabane de Makola, s’élevait, juste au milieu de la station, un grand bâtiment tout à fait isolé.

Il était soigneusement bâti en forts roseaux, et, sur chacun de ses quatre côtés, s’avançait une véranda. La maison était divisée en trois pièces : dans celle du milieu, qui était la salle commune, se trouvaient deux tables grossières et quelques chaises ; les deux autres servaient de chambres à coucher aux agents et n’avaient, pour tout ameublement qu’un lit et une mousticaire [sic].
Sur le plancher, des coffres ouverts laissaient déborder un tas de vêtements hors d’usage, des bottes éculées et tout ce qui s’amasse d’objets inutiles autour d’êtres sans soin.

A une certaine distance de ce bâtiment s’érigeait une quatrième demeure.
Là, sous un tertre, surmonté d’une grande croix très penchée, dormait l’homme qui avait été le premier créateur de tout cela, celui qui avait conçu le plan, surveillé la construction de cet avant-poste du progrès.
Dans son pays, il avait été peintre, un peintre raté.
Las enfin de s’acharner, le ventre vide, à poursuivre une gloire éphémère, il s’était fait octroyer ce poste grâce à de hautes protections, mais à peine son habitation avait-elle été achevée qu’il était mort de la fièvre, sans autre oraison funèbre que le banal et indifférent : « Je vous l’avait bien dit ! » de Makola, qui avait suivi pas à pas les efforts de l’énergique artiste.

Et, pendant un certain temps, le nègre était resté seul dans la petite station, entouré de sa famille, de ses livres de comptes et de l’Esprit malfaisant qui règne sur les pays de l’Equateur ; mais il s’entendait bien avec son dieu, qu’il cherchait à se rendre favorable en lui promettant peut-être de nouvelles victimes.
Lorsque, enfin, le directeur de la grande compagnie commerciale arriva à la factorerie dans son vapeur, semblable à une boite de sardine surmontée d’un toit plat, il trouva la station en bon ordre et Makola paisiblement occupé de sa comptabilité.
Il fit alors placer une croix sur la tombe de l’agent décédé et installa à sa place Kayerts, auquel il adjoignit Carlier.

Ce directeur était un homme actif et adroit qui se laissait rarement emporter par la colère, et encore était-ce d’une façon presque imperceptible.
Il harangua les nouveaux agents, fit ressortir à leurs yeux les avantages de la station qui, éloignée de trois cent lieue de toute autre factorerie, n’en aurait que plus de chance de profit.
Il termina en les assurant que c’était par une faveur toute spéciale, qu’eux, des débutants, avaient obtenu un poste semblable !
Kayerts se sentait ému jusqu’aux larmes de la bonté du directeur.
Il répondit qu’il s’efforcerait de faire de son mieux pour mériter une si flatteuse confiance, etc., etc.
Kayerts avait été longtemps employé aux postes et télégraphes de son pays, et il savait comment il faut s’exprimer.
Son camarade, ex sous-officier de cavalerie non retraité d’une armée garantie de tout danger par sa neutralité, était bien moins impressionné.
S’il y avait quelque profit à retirer, tant mieux ! Mais il jetait un regard de méfiance sur le fleuve, sur l’impénétrable muraille boisée qui semblait séparer littéralement la petite station du reste du monde et il sifflotait entre ses dents : « On verra tout ça, bientôt ! ... »
Le lendemain, quelques balles de coton et une très petite quantité de caisses à provisions ayant été déposées sur le rivage, la gigantesque boite à sardines leva l’ancre pour ne plus revenir avant six mois.
Et comme les deux agents agitaient frénétiquement leur chapeau en signe d’adieu au directeur, celui-ci, debout sur le pont, leur adressa de la main un léger salut.

Regardez-moi ces brutes, dit-il à un vieil employé et faut-il qu’on soit fou, là-bas, pour m’envoyer de pareils types. Je les engagés à planter un potager, à bâtir de nouveaux magasins, des palissades, à construire un perron…mais je parie que rien ne sera fait ! Sauront-ils seulement par où commencer ? J’ai toujours pensé qu’une station à cet endroit était inutile, ils sont les vrais hommes de la station !
– Bah ! Ils se formeront ici, dit le vieux routier avec un petit sourire entendu.
– En tout cas, m’en voici débarrassé au moins pour six mois, conclut le directeur. Les deux agents suivirent des yeux le navire, jusqu’à la courbe du fleuve, puis, bras dessus, bras dessous, gravirent la berge et rentrèrent à la station.

Il y avait du reste peu de temps qu’ils étaient arrivés dans ce pays des ténèbres, et encore n’avaient-ils été en rapport qu’avec des blancs et sous l’égide de leurs supérieurs.
Mais, à présent, troublés par les influences occultes environnantes, jetés sans appui au milieu de cette effarante barbarie, rendue plus incompréhensible encore par les éclairs de vie sauvage qui s’y révélaient, ils se sentaient horriblement abandonnés …
C’étaient deux êtres d’une incapacité et d’une insignifiance absolues, dont l’existence n’est réellement possible qu’actionnée par les rouages puissants de la civilisation.
Très peu d’hommes savent que le véritable moteur qui les fait agir, qui développe leurs aptitudes et même leur énergie, n’est tout simplement que la sécurité ambiante.
Se figurer que le courage, l’initiative, l’héroïsme ou le sang froid appartiennent en propre à un individu, est absurde.
Ces qualités sont tout simplement la preuve de l’aveugle croyance qu’a l’homme dans ses institutions.
Or, le contact immédiat de la vraie barbarie met au cœur de l’homme, arraché à son milieu, un trouble profond.
L’idée de se savoir seul de son espèce, de penser, d’agir autrement que tous ceux qui vous entourent, d’être environné de mystères qu’on soupçonne dangereux, enlève la sécurité à laquelle on était accoutumé.
A cela s’ajoute la hantise des choses vagues, répulsives et incontestables, qui surexcite l’imagination et affecte les nerfs des gens les plus sains d’esprit.

Kayerts et Carlier s’étaient pris le bras et marchaient en se serrant l’un contre l’autre comme des enfants dans l’obscurité, avec ce vague sentiment d’effroi un peu imaginaire.
Tout en marchant, ils bavardaient pour s’étourdir.
– Notre comptoir est dans une belle situation, disait l’un. – Et, tout de suite, l’autre s’extasiait, avec volubilité, sur la beauté du site. ”


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