"J’imagine que tout doit te rappeler quelque chose"

mardi 20 novembre 2012
par pruvot
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J’ IMAGINE QUE TOUT DOIT TE RAPPELER QUELQUE CHOSE

« C’est une très bonne histoire, dit le père du garçon. Sais-tu à quel point elle est bonne ?
- Je ne voulais pas qu’elle te l’envoie, papa.
- Qu’est-ce que tu as écrit d’autre ?
- C’est la seule histoire. Vraiment, je ne voulais pas qu’elle te l’envoie. Mais quand elle a obtenu ce prix…
- Elle veut que je t’aide. Mais si tu écris aussi bien que ça, tu n’as besoin de personne pour t’aider. Tout ce dont tu as besoin, c’est d’écrire. Cela t’a pris combien de temps d’écrire cette histoire ?
- Pas très longtemps.
- Où as-tu entendu parler de ce type de mouette ?
- Aux Bahamas, j’imagine.
- Tu n’es jamais allé à Dog Rocks ou à Elbow Key. Il n’y avait ni mouette ni sterne qui venait s’abriter à Cat Key ou Bimini.
- Des Killem Peters (variété de petites hirondelles de mer). Sûrement. Elles se réfugient sur le récif de corail.
- Sur les parties plates, dit son père. Où pourrais-tu avoir connu des mouettes comme celles de ton histoire ?
- Peut-être m’en as-tu parlé, papa.
- C’est une très bonne histoire. Elle me rappelle une histoire que j’ai lue il y a très longtemps.
- J’imagine que tout doit te rappeler quelque chose », dit le garçon.

Cet été-là, le garçon lut les livres que son père avait trouvés dans la bibliothèque et, quand il entrait dans la maison pour le déjeuner, s’il n’était pas allé jouer au base-ball ou au stand de tir, il disait souvent qu’il avait écrit. « Montre-moi ce que tu écris quand tu veux ou demande-moi quand il y a un problème, dit son père. Ecris sur quelque chose que tu connais.
- C’est ce que je fais, dit le garçon.
- Je ne veux pas lire par-dessus ton épaule ou venir te souffler dans le cou, dit le père. Si tu veux tout de même, je peux t’aider à résoudre des problèmes simples concernant les choses que nous connaissons tous les deux. Ce serait un bon entraînement.
- Je crois que je m’en tire bien.
- Ne me montre rien tant que tu ne le veux pas. Comment as-tu trouvé Au loin Jadis (livre de souvenirs d’enfance en Argentine de l’écrivain et naturaliste anglais William Henry Hudson) ?
- Je l’ai beaucoup aimé.
- Les problèmes dont je parlais, c’était…Nous pourrions aller au marché ensemble ou à un combat de coqs et ensuite chacun de nous écrirait ce qu’il a vu. Ce qui se passait et que tu as vu et qui est resté. Des choses comme les éleveurs qui ouvrent le bec de leur coq et leur soufflent dans la gorge quand l’arbitre les laisse les prendre et les manipuler, avant que le combat reprenne. Les petites choses. Pour voir ce que chacun a vu. »

Le garçon avait incliné la tête et fixait son assiette.

« Ou bien nous pourrions aller au café et jouer quelques parties de dés et tu écrirais ce que tu as entendu dans la conversation. Sans essayer de tout écrire. Seulement ce que tu as entendu qui ait voulu dire quelque chose.
- J’ai peur de ne pas encore être prêt pour ça, papa. Je crois que je ferais mieux de continuer comme j’ai fait dans l’histoire.
- Fais ça. Je ne veux pas m’imposer ou t’influencer. C’était juste des exercices. J’aurais été content de les faire avec toi. Des exercices à cinq doigts. Ils n’étaient pas particulièrement bons. Nous pouvons en trouver de meilleurs.
- Ce serait probablement mieux pour moi de continuer comme je l’ai fait dans l’histoire.
- Bien sûr », dit le père.

Je ne pouvais pas écrire aussi bien que ça quand j’avais son âge pensa son père. Je n’ai jamais non plus connu personne qui en fût capable. Mais je n’ai jamais connu personne capable de tirer aussi bien que ce garçon quand il avait dix ans. Pas du tir pour la galerie mais du tir de compétition avec des hommes et des professionnels. Il tirait avec beaucoup de style, un sens parfait du moment, de la précision sur les faisans volant haut et les passages de canards. Sur les pigeons vivants, en compétition, quand il avançait sur le terre-plein, passait le tourniquet et se dirigeait vers la plaque de métal qui marquait d’une bande noire son poste de tir, les professionnels se taisaient et regardaient. Il était le seul tireur qui rendait l’assistance totalement silencieuse. Certains professionnels souriaient comme s’il s’était agi de découvrir un secret au moment où il épaulait son fusil et regardait si le bout de la crosse était bien en place sur son épaule. Puis sa joue s’appuyait sur l’arête, sa main gauche était bien avancée, le poids de son corps placé sur le pied gauche. Le canon du fusil montait et descendait, se déplaçait ensuite vers la gauche, vers la droite, et revenait au centre. Le talon de son pied droit se soulevait légèrement au moment où tout en lui se penchait vers la salve des deux chambres. « Prêt, disait-il avec cette voix basse, rauque qui n’était pas celle d’un petit garçon.
- Prêt, répondait le servant.
- Pull », disait la voix rauque et, quelle que fût la trappe, parmi les cinq possibles, qui lâchait son pigeon gris, quel que fût l’angle donné par les ailes pour un vol rapide, bas au-dessus de l’herbe verte en direction de la barrière blanche, basse, la salve du premier canon l’atteignait et la salve du second canon passait à travers la première. Quand l’oiseau s’abattait dans son vol, tête en avant, seuls les bons tireurs voyaient la seconde atteindre l’oiseau déjà mort dans les airs. Le garçon cassait son fusil, traversait le terre-plein dans la direction du pavillon, le visage dénué d’expression, les yeux baissés, indifférent aux applaudissements, disant « Merci » de son étrange voix rauque si un professionnel lui disait : « Joli coup, Stevie. » Il posait son fusil sur le râtelier et attendait que son père ait tiré, et ensuite tous deux se rendaient ensemble au bar en plein air. « Est-ce que je peux boire un Coca-Cola, papa ?
- Tu ferais mieux de n’en boire que la moitié d’un.
- D’accord. Je suis désolé d’avoir été si lent. Je n’aurais jamais dû laisser l’oiseau se figer.
- C’était un engin puissant qui volait très bas, Stevie.
- Personne ne l’aurait vu si je n’avais pas été si lent.
- Tu t’es bien débrouillé.
- Je retrouverai ma vitesse. Ne t’inquiète pas, papa. Ce n’est pas ce Coca qui va me ralentir. »

L’oiseau qu’il tira ensuite mourut en l’air, alors que le bras à ressort venait de le projeter en vol depuis la fosse en contrebas. Tout le monde put voir la seconde salve l’atteindre avant qu’il ait touché le sol. L’oiseau n’avait pas volé plus d’un mètre hors de la trappe. Le garçon revenait quand un des tireurs du coin dit : « C’était un coup facile, Stevie. » Le garçon hocha la tête et leva son fusil. Il regarda le tableau des résultats. Il y avait quatre tireurs avant son père. Il alla à sa rencontre. « Tu as retrouvé ta vitesse, dit son père.
- J’ai entendu la trappe, dit le garçon. Je ne veux pas te distraire, papa. Tu peux les entendre toutes . Mais la trappe numéro deux fait deux fois plus de bruit que les autres. Ils devraient la graisser. Personne ne l’a remarqué, je crois.
- Je vise toujours d’après le bruit de la trappe.
- Bien sûr. Mais si ça fait beaucoup de bruit, c’est à gauche. Beaucoup de bruit, à gauche. »

Son père n’eut pas un oiseau de la trappe numéro deux au cours des trois tours suivants. Quand il en eut un, il n’entendit pas le bruit de la trappe et tua l’oiseau à la seconde salve, si loin que l’oiseau toucha la barrière avant de tomber et le coup ne fut pas valable.

« Bon dieu, papa. Je suis désolé, dit le garçon . Ils l’ont graissée. J’aurais dû la fermer. » Ce fut pendant la nuit qui suivit le dernier grand concours international de tir qu’ils firent ensemble qu’ils eurent cette conversation et que le garçon dit : « Je ne comprends pas comment quelqu’un peut rater un pigeon.
- Ne dis jamais ça à quelqu’un d’autre que moi, dit le père.
- Non, je le pense vraiment. Il n’y a aucune raison d’en rater un seul. Celui que j’ai perdu, je l’ai touché deux fois mais il est tombé hors limites.
- C’est comme ça que tu perds.
- Je comprends bien. C’est comme ça que j’ai perdu. Mais je ne vois pas comment un vrai tireur peut en rater un seul.
- Peut-être que tu comprendras dans vingt ans, dit le père.
- Je ne voulais pas te blesser, papa.
- Ça va, dit son père. Simplement, ne le dis à personne d’autre. »

Il pensait à ça en s’interrogeant sur l’histoire du garçon et à son écriture. En dépit de son incroyable talent, le garçon n’était pas devenu le tireur de pigeons vivants qu’il était, sans éducation ni discipline. À présent, il avait oublié tout son entraînement. Il avait oublié comment, quand il avait commencé à rater les oiseaux, son père lui avait enlevé sa chemise pour lui montrer le bleu sur son épaule, à l’endroit où il avait mal placé le fusil. Il l’avait débarrassé de ça en l’obligeant à toujours regarder son épaule pour être sûr d’avoir bien placé le fusil avant de faire lâcher l’oiseau. Il avait oublié la discipline du poids sur le pied avant, de la tête baissée pour mettre en joue. Comment sais-tu que ton poids est sur le pied avant ? En soulevant le talon du pied droit. Tête baissée, vise et tire vite. Maintenant, peu importe le résultat. Je veux que tu les aies dès qu’ils sortent de la trappe. Ne regarde jamais rien d’autre que le bec. Suis le bec pour viser. Si tu ne peux pas voir le bec, vise là où il devrait être. Ce que j’attends de toi maintenant, c’est de la vitesse. Le garçon était un merveilleux tireur naturel, mais il avait travaillé avec lui pour en faire un tireur parfait et chaque année, quand il l’emmenait et le faisait commencer à sa vitesse, il en abattait six ou huit sur dix. Puis il arrivait à neuf sur dix ; tiens bon, et puis fais-en vingt sur vingt pour ne plus être battu que par la chance qui, à la fin départage les tireurs parfaits.

Il ne montra jamais à son père la seconde histoire. Il n’en était pas satisfait à la fin des vacances. Il dit qu’il voulait qu’elle soit absolument réussie avant de la montrer. Dès qu’il l’aurait terminée, il l’enverrait à son père. Il avait passé d’excellentes vacances, dit-il, il remercia son père de ne pas l’avoir trop poussé à écrire puisque, après tout, les vacances étaient les vacances et que celles-ci avaient certainement été bonnes, peut-être parmi les meilleurs, et qu’ils avaient certainement passé quelques-uns des meilleurs moments qu’ils aient jamais passés ensemble.

C’est sept ans plus tard que son père relut l’histoire qui avait gagné ce prix. Elle était dans un livre qu’il avait trouvé en en cherchant d’autres dans l’ancienne chambre du garçon. Dès qu’il vit le livre, il sut d’où venait l’histoire. Il se souvint d’un sentiment de familiarité prolongée. Il feuilleta le livre et elle était là, inchangée, avec le même titre, dans un recueil de très bonnes nouvelles d’un écrivain irlandais. Le garçon l’avait recopiée mot pour mot et avait utilisé le titre d’origine. Durant les cinq dernières années - sept ans séparaient l’été de l’histoire primée du jour où son père tomba sur le livre -, le garçon avait fait toutes les choses stupides et détestables possibles, pensait son père. Mais c’était parce qu’il était malade, s’était dit son père. Son abjection provenait de la maladie. Il avait été bien jusque-là. Mais tout avait commencé un an ou plus après le dernier été. À présent il savait que ce garçon n’avait jamais été bien. Il avait souvent pensé ainsi en revoyant les choses. Et c’était triste de savoir que tirer ne signifiait rien.

Écrit vers 1955. Publié pour la première fois en 1987 dans The Complete Short Stories of Ernest Hemingway.


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