Le désert des tartares

mardi 20 novembre 2012
par pruvot
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Une certaine "filiation" avec Joseph Conrad...

« Quelle triste erreur, pensa Drogo, peut-être en est-il ainsi de tout, nous nous croyons entourés de créatures semblables à nous et, au lieu de cela, il n’y a que gel, pierres qui parlent une langue étrangère ; on est sur le point de saluer un ami, mais le bras retombe inerte, le sourire s’éteint, parce que l’on s’aperçoit que l’on est complètement seul. »


(Wikipedia) “ Le Désert des Tartares est, avant tout, un procès au temps. Tout le roman est axé sur la fuite du temps. On peut tout rattacher à ce thème. Par exemple, le découpage du livre en trente chapitres courts et de même taille donne l’illusion d’une régularité dans l’avancée du roman. De même, les habitants du fort sont des malades du temps. C’est-à-dire qu’ils font partie des malchanceux qui, selon Buzzati, sont soumis à une terrible conscience du temps qui passe et de l’approche de la mort. Ainsi, les deux groupes, les civils contre les militaires, sont deux groupes que tout tend à éloigner. Dès le chapitre 1, Drogo et son ami se séparent et ne se reparleront plus, désormais, comme avant. De même, ils ne veulent aller au château que pour la gloire, mais quand ils y arrivent, ils veulent en repartir avant de ne plus pouvoir ni vouloir le quitter, ce qui montre leur attachement à leur lente déshumanisation : en faisant toujours les mêmes tâches (ce qui transforme le temps en un présent perpétuel, Drogo est très surpris le jour où il découvre qu’il est un vieillard et qu’il n’a rien fait de sa vie) ; en voyant toujours les mêmes personnes (ce qui aboutit à un mode de vie très sécurisant), les hommes obéissant à leurs rituels militaires ne pensent plus à la mort et ont donc gagné leur pari. Ces soldats, hantés par la mort, gardent l’espoir de participer à un grand évènement, c’est-à-dire à triompher des Tartares, ce qui leur permettrait d’être éternels, la postérité les honorant. Le règlement absurde du fort leur permet d’occuper leur esprit. La plaine, toujours remplie de brouillard favorise leur imagination, leurs rêves, leurs espoirs. L’interdiction d’instruments optiques pour scruter la plaine peut maintenir le mystère. Enfin, la construction de la route peut être une métaphore de la vie : la vie se construit, et quand l’ennemi, à savoir la mort, attaque, il n’y a rien à faire face à cette force surhumaine. Les habitants sont vaincus par les Tartares, donc par la mort.”


Extrait :

“Au lieu de cela, Giovanni Drogo, étendu sur le petit lit, hors du halo de la lampe à pétrole, fut, tandis qu’il songeait à sa vie, pris soudain par le sommeil. Et cependant, cette nuit-là justement - oh ! s’il avait su, peut-être n’eût-il pas eu envie de dormir- cette nuit-là, justement, commençait pour lui l’irréparable fuite du temps.

Jusqu’alors, il avancé avec l’insouciance de la première jeunesse, sur une route qui, quand on est enfant, semble infinie, où les années s’écoulent lentes et légères, si bien que nul ne s’aperçoit de leur fuite.

On chemine placidement, regardant avec curiosité autour de soi, il n’y a vraiment pas besoin de se hâter, derrière vous personne ne vous presse, et personne ne vous attend, vos camarades aussi avancent sans soucis, s’arrêtant souvent pour jouer.

Du seuil de leurs maisons, les grandes personnes vous font des signes amicaux et vous montrent l’horizon avec des sourires complices ; de la sorte, le cœur commence à palpiter de désirs héroïques et tendres, on goûte l’espérance des choses merveilleuses qui vous attendent un peu plus loin ; on ne les voit pas encore, non, mais il est sûr, absolument sûr qu’un jour on les atteindra.

Est-ce long ? Non, il suffit de traverser ce fleuve , là-bas, au fond, de franchir ces vertes collines. Ne serait-on pas par hasard déjà arrivé ? Ces arbres, ces près, cette blanche maison ne sont-ils pas peut-être ce que nous cherchions ? Pendant quelques instants, on a l’impression que oui, et l’on voudrait s’y arrêter. Puis l’on entend dire que , plus loin, c’est encore mieux, et l’on se remet en route, sans angoisse. De la sorte, on poursuit son chemin, plein d’espoir ; et les journées sont longues et tranquilles, le soleil resplendit haut dans le ciel et semble disparaître à regret quand vient le soir.

Mais , à un certain point, presque instinctivement, on se retourne et l’on voit qu’un portail s’est refermé derrière nous, barrant le chemin de retour. Alors, on sent que quelque chose est changé, le soleil ne semble plus immobile, il se déplace rapidement ; hélas ! on n’a pas le temps de le regarder que, déjà, il se précipite vers les confins de l’horizon, on s’aperçoit que les nuages ne sont plus immobiles dans les golfes azurés du ciel, mais qu’ils fuient, se chevauchant l’un l’autre, telle est leur hâte ; on comprend que le temps passe et qu’il faudra bien qu’un jour la route prenne fin.

A un certain moment, un lourd portail se ferme derrière nous, il se ferme et est verrouillé avec la rapidité de l’éclair, et l’on n’a pas le temps de revenir en arrière. Mais à ce moment-là, Giovanni Drogo dormait ignorant, et dans son sommeil, il souriait, comme le font les enfants.

Bien des jours passeront avant que Drogo ne comprenne ce qui est arrivé. Ce sera alors comme un réveil. Il regardera autour de lui, incrédule ; puis il entendra derrière lui un piétinement, il verra les gens, réveillés avant lui, qui courront inquiets et qui le dépasseront pour arriver avant lui. Il entendra les pulsations du temps scander avec précipitation la vie.

Aux fenêtres, ce ne seront plus de riantes figures qui se pencheront, mais des visages immobiles et indifférents. Et s’il leur demande combien de route il reste encore à parcourir, on lui montrera bien encore d’un geste l’horizon, mais sans plus de bienveillances ni de gaieté. Cependant, il perdra de vue ses camarades, l’un demeuré en arrière, épuisé, un autre qui fuit en avant de lui et qui n’est plus maintenant qu’un point minuscule à l’horizon.

Passé ce fleuve, diront les gens, il y a encore dix kilomètres à faire et tu seras arrivé. Au lieu de cela, la route ne s’achève jamais les journées se font toujours plus courtes, les compagnons de voyage toujours plus rares, aux fenêtres se tiennent des personnages apathiques et pâles qui hochent la tête. Jusqu’à ce que Drogo reste complètement seul et qu’à l’horizon apparaisse la ligne d’une mer démesurée, immobile, couleur de plomb.

Désormais, il sera fatigué, les maisons le long de la route auront presque toutes leurs fenêtres et les rares personnes visibles lui répondront d’un geste désespéré : ce qui était bon était en arrière, très en arrière, et il est passé devant sans le savoir.

Oh ! il est trop tard désormais pour revenir sur ses pas, derrière lui s’amplifie le grondement de la multitude qui le suit, poussée par la même illusion, mais encore invisible sur la route blanche et déserte. ”

Le désert des Tartares, Dino Buzzati, traduit de l’italien par Michel Arnaud


La ligne d’ombre (Joseph Conrad)

C’est le privilège de la prime jeunesse que de vivre en avant de ses jours, dans cette magnifique et constante espérance qui ignore tout relais et toute réflexion.
On referme derrière soi la petite porte de l’enfance et l’on pénètre dans un jardin enchanté.
Les ombres mêmes y prennent un éclat prometteur.
Chaque détour du sentier a sa séduction.
Et ce n’est pas l’attrait d’un pays inconnu. On sait bien que c’est par là qu’a passé le flot de l’humanité tout entière.
C’est le charme d’une expérience universelle dont on attend une sensation extraordinaire et personnelle - la révélation d’un peu de soi-même.
Plein d’ardeur ou de joie, on marche en retrouvant les traces de ses prédécesseurs.
On prend comme elles viennent la bonne et la mauvaise fortune - les plaies et les bosses, comme on dit - tout ce pittoresque sort commun qui réserve tant à ceux qui le méritent ou peut-être à ceux à qui sourit la chance .
Oui.
On marche .
Et le temps marche aussi, jusqu’au jour où l’on découvre devant soi une ligne d’ombre qui vous avertit qu’il va falloir, à son tour, laisser derrière soi la contrée de sa prime jeunesse.
(La ligne d’ombre, ch. I.)


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